Cordes et noeuds

« Dans le reflet de la grande baie vitrée qui donnait vers le fleuve, dans les rayons chauds et dorés du soleil, elle se vit. Là, par terre, recroquevillée en boule, prête à renaître. A sortir du ventre encordé, à faire tomber ses oripeaux de chanvre, à défaire ses noeuds, pour être enfin celle qu’elle devait être, depuis toujours. En elle, la fluidité était revenue, tout coulait de source. Le sang dans les veines, les pensées dans sa tête, les désirs dans son bas-ventre. La vie la remplissait à nouveau. »

Texte original et voix – Supernova, créatrice du podcast Déferlante

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📖 Transcription complète : "Cordes et nœuds"

Déferlante – podcast provocateur... de plaisir.

L'annonce de Supernova

Je suis Supernova. Et c'est ma voix que vous entendez dans ce podcast. Pour vous dire que cet épisode sera différent des autres.

Moins sexuel. Plus révélateur.

D'ailleurs, j'ai une annonce à vous faire: j'aimerais raconter vos vies. Je suis sûre que vous avez vécu un moment, une rencontre, une nuit extraordinaire. Dont vous vous souvenez, même des années plus tard. Et qui pourrait inspirer d'autres êtres humains.

Alors, contactez-moi par mail. Ensemble, nous ferons de magnifiques histoires vraies pour le podcast Déferlante. Bon, allons-y pour ce nouvel épisode.

L'AVC

Ce fichu AVC l'avait anéantie. Dépouillée de tout. Privée de son avenir. Elle était tout juste bonne pour la casse!

37 ans et toute la vie derrière elle! Adieu tchatche légendaire, celle qui mettait le client en poche, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire!

Désormais, avec une langue empâtée, un esprit au ralenti, un manque d'humour et de répartie du tac-au-tac, hmm, elle n'était plus vraiment "Chargée de relations commerciales" département "baleines" – les gros clients, quoi! Non... fini!

Fini la prime trimestrielle et finis les avantages en nature! Cette année non! Elle n'ira plus en vacances aux Maldives! Elle ne reverra pas Roméo, le maître nageur à bite conquérante et à tablettes parfaites, petit cul rebondi, sexe épilé, langue divine et mains délicieusement baladeuses.

Elle avait 37 ans et le corps éprouvé d'une vieille rabougrie. 37 ans et un océan de regrets, de frustrations, de non-dits. 37 ans et une solitude sans nom.

Elle avait fait ce vaccin comme d'autres prennent une aspirine, sans réfléchir, sans douter. Juste pour pouvoir retourner au restaurant avec les baleines et déjeuner en paix.

Trois jours plus tard, elle se retrouvait étalée de tout son long sur le trottoir, transportée d'urgence à l'hôpital. Une fois réveillée du coma médicalement induit, la langue dans sa bouche pesait des tonnes. La mouvoir de quelques millimètres seulement lui demandait un effort surhumain. Dont elle était, par moments, incapable.

Les pensées étaient au ralenti, étouffées dans une sorte de brouillard aussi épais qu'invisible. Son corps n'était plus le sien, il fallait s'acharner pour le faire bouger.

À son travail, Jean-Jacques, le Directeur financier qui avait toujours voulu la baiser, sans jamais y arriver, lui avait envoyé un mail qui disait: "ma grande, t'inquiète, on ne lâche pas nos licornes, tu as 6 mois pour te remettre sur pied". Évidemment, il n'avait pas dit ce qui se passerait après les 6 mois, si jamais...

La maison au bord de la rivière

Alors, elle avait quitté son appartement parisien, pour revenir dans la petite maison de sa grand-mère. De toute façon, elle n'avait pas d'autre endroit où aller. Une toute petite maison en bois, au bord de la rivière, une maison vide depuis quelques années.

Elle ne l'avait pas vendue, parce que personne n'avait voulu l'acheter. Autrefois très prisées, ces maisons étaient désormais abandonnées aux caprices des crues et des fortes pluies.

Elle l'aimait toujours, parce que les souvenirs heureux s'y entassaient à la pelle. L'insouciance de l'enfance, l'odeur des biscuits avec des pépites au chocolat, tout juste sortis du four. Les rayons de soleil accrochés comme des rubans dans les cheveux, le contact des pieds nus sur le bois brut du ponton, et le bruit ronronnant des barques de loisir au loin.

Désormais, le ponton était presque pourri, périlleux, prêt à s'écrouler. Comme elle. Les plafonds de la maison lui semblaient trop bas, tout semblait bouché, comme son avenir. Échouer là, c'était un aveu d'impuissance. Tant pis.

Zhu Yu Wu

Une semaine après son arrivée, elle était dehors, à l'aube, en train de regarder le soleil naître au loin, derrière la colline. Juste assise en lotus, elle se sentit d'abord évidée comme une dinde pour le repas familial. Évidée, mais fourrée ensuite de doutes, de malaises et de désespoir.

C'est là qu'elle vit l'asiatique. Une femme hors d'âge, toute petite, frêle, mais si agile, on aurait dit de l'argent vif!

Elle balayait son ponton. Et ses gestes, somme toute assez quelconques, prenaient une autre dimension. Vraiment! Elle caressait le bois, elle semblait lui dire avec son balai, comme dans le film "Avatar" : I see you!

Il y avait une intention, il y avait un savoir-faire. Et une énergie fluide, qui la reliait à cette femme parfaitement inconnue. Ressentir, c'est une chose. Comprendre, c'est... tout un travail, que son cerveau éprouvé refusait d'accomplir.

Et ce manège de l'aube lotus et du balayage zen dura quelques jours. Puis, un beau matin, elle trouva devant sa porte un panier. Tout petit, mignon, vraiment pas grand-chose. Du thé pu'erh et un petit mot. Qui disait: "venir préparer thé chez moi, merci".

C'était un mercredi après-midi, alors elle prit sa canne pour marcher jusque chez la voisine asiatique. Elle apportait un paquet de biscuits pur beurre, bonheur garanti en bouche. Elle toqua à la porte.

La porte s'ouvrit sans bruit, la petite dame asiatique mit la main sur son cœur, avant de dire: Zhu Yu Wu – c'était son nom. À son tour, elle répondit, la main sur le cœur aussi: - Sophie.

Elle la fit entrer, l'invita à s'asseoir par terre – ce qu'elle fit à grande peine – puis, Zhu Yu Wu commença à préparer le thé. Les biscuits furent joliment présentés sur un plateau en bambou. Ses mains étaient habiles. Leurs mouvements étaient si fluides. On aurait dit une danse. Leur vue était reposante.

Puis, la voisine lui offrit une toute petite tasse, en porcelaine blanche, presque trop fine, trop délicate. Dedans, un thé limpide, couleur jade qui sentait la crotte de cheval.

Faute de conversation, elle regarda d'abord autour d'elle. Plus loin, au coin de la pièce, à droite du tapis où elles étaient assises, il y avait un tas de corde. En chanvre. Un peu rugueuse, mais joliment tressée. Minutieusement enroulé. Pourtant... il semblait posé là, négligemment, comme par erreur.

La petite asiatique parlait à l'infinitif.

- Moi contente voir toi. - Moi envie aider toi. - Moi savoir toi besoin.

Elle ne disait rien, elle étouffait poliment l'envie de rire. Le thé schlinguait, mais il était délicieux. Pétillant et rond en bouche, malodorant certes, mais avec un arrière-goût de fruits rouges? Baies de goji, peut-être? Entre deux gorgées, les biscuits pur beurre avaient un goût encore plus fondant.

Quand elle vida sa tasse, la petite asiatique demanda:

- Toi vouloir libre? Elle écarquilla les yeux, en voilà un bien grand mot "libre". On n'est jamais libre. Cela n'existe pas!

Les cordes

Sophie se contenta de sourire seulement, tristement. La petite asiatique lui enleva la tasse de thé vide de sa main. Puis, contre toute attente, elle lui enleva son chandail. Elle fit glisser les bretelles de sa robe, avec une tendresse presque maternelle. Enveloppante.

Sophie se retrouva les seins à l'air, elle en eut des frissons, mais pas d'appréhension. Juste un soupir. Par manque d'énergie, elle se laissa faire. À nouveau hypnotisée par les mains habiles. Qui l'avaient entièrement dévêtue, qui avaient ensuite saisi le tas de corde, et qui s'affairaient à enrouler son corps, à le nouer dedans. Il ne manquait plus que le joli ruban rouge. Elle pensa aux cadeaux de Noël, en se disant: "je ne suis pas un cadeau".

Agiles, ces mains lui fabriquaient un contenant pour son corps amoindri, et un abri pour son esprit ralenti. Elle se retrancha dedans, comme un bébé dans le ventre de sa mère.

Presque autiste du temps qui passe et des sentiments qui la traversent, elle se retrouva assoupie, ligotée, nouée de partout, réduite en boule! Nue et enchanvrée sur le tapis. Sa respiration lourde, mais régulière. Son corps frissonnant, donc vivant. Son esprit plus alerte, mais dans les cordes.

Zhu Yu Wu lui caressait le dos, elle disait:

- Corde savoir, nœud trouvera, toi abandonner.

Oh oui! Devenir une boule de chair encordée, et se laisser mourir là, sur le tapis, cela lui semblait une fin magnifique. Du coin de l'œil, comme dans un rêve, elle vit qu'un fil doré semblait être tressé dans la corde, il était subtil, on le distinguait seulement dans les rayons de soleil.

Le thé avait activé ses papilles gustatives d'une drôle de façon. Elle bavait abondamment, mais impossible de s'essuyer la bouche. La corde ne le permettait pas. Pourtant ses lèvres étaient sèches, cela lui rappela son voyage dans le désert marocain, des années en arrière. Quand, sous un ciel si bas, si étoilé dans une nuit noire, éclairée seulement par le crépitement du feu de camp, elle avait brièvement compris qu'elle n'était rien, rien du tout, si ce n'est une poussière d'étoile.

Elle referma les yeux et une première vague de chaleur s'enroula sur elle-même à l'intérieur de son ventre. Comme si le printemps était violemment arrivé dedans. Et d'un coup, en elle, tout semblait en fleurs, en chant, en nœuds-bourgeons, prêts à éclore. Tout semblait fertile, trop beau.

Ce fut agréable pendant un moment, comme une évasion ensoleillée, dans un pays grisâtre. Comme un échappement à soi-même. Ressenti de l'intérieur.

Mais la chose se mit à grandir en elle, à déborder. Son corps était désormais à l'étroit entre les cordes. Il n'y avait pas assez de peau, pour contenir cette nouvelle partie d'elle. Elle se sentait gonfler telle une grenouille. Elle allait exploser, et finir façon puzzle, éparpillée sur tout ce beau tapis.

Par un effort de volonté, elle bougea un peu. À peine. Zhu Yu Wu vint s'agenouiller près d'elle, pour lui caresser les cheveux.

- Premier nœud. laisser faire corde. Corde sait, corde réparer.

Elle pensa bêtement à cette porcelaine chinoise ou japonaise, qui, une fois brisée, était réparée avec une pâte dorée, et les fêlures scintillantes incarnaient une nouvelle beauté. Celle qui a vécu. Celle qui a éprouvé.

"Ce qui ne me tue pas, me rend plus forte".

Mais à vrai dire, elle aurait voulu que la chose la tue enfin, pour en finir avec son impuissance. Hm. Contenue, restreinte dans son cocon de chanvre, elle dut laisser le mot émerger. IMPUISSANCE.

Et le mot s'enroula dans la vague chaude du ventre et il remonta dans la poitrine. Pour étreindre son cœur, et l'envelopper dans chacune des syllabes.

Si le reste tenait bon, vaille que vaille, alors c'était sûrement son cœur, la partie qui allait lâcher en premier.

Et en effet, la digue rompit, à grand fracas: une déferlante de sanglots, de rage étouffée, de râles d'animal blessé. Un film au ralenti aussi devant ses yeux: le premier souvenir, une coccinelle. La première douleur: une dent. La première joie: un papillon coloré, posé sur sa petite main. Des sentiments enchevêtrés, sans chronologie, sans suite, existants simultanément comme dans un film en 3D.

Et soudainement, cette expansion d'elle-même. Le sentiment d'être tellement plus. Bien plus que les restes charnels de son AVC.

Quand cette déferlante échoua enfin sur les rives de son être, derrière elle, comme une traînée de poudre... tout semblait neuf, propre, vierge. Un nouveau commencement? Était-ce possible seulement?

Son corps était marqué par chaque nœud. Par chaque frottement de corde. Donc son corps vivait à nouveau.

Les seins semblaient contenir la maternité qu'elle n'avait jamais eue. Ils débordaient de chaleur, de poids, ils étaient gonflés, limite endoloris. Prêts à donner.

Son sexe était traversé, par la corde, oui, mais surtout... par un désir nouveau, un nénuphar à éclore, une rose en bouton, une féminité à prendre. Il était chaud, glissant, désirant légèrement le contact de la corde traversante, palpitant de vie, prêt à recevoir.

(Son visage aussi était transfiguré, comme si les rides apparues ce dernier temps avaient été repassées miraculeusement, par une machine à vieillir qui faisait bizarrement marche arrière, sans raison. Ou pour une bonne raison.)

Dans le reflet de la grande baie vitrée qui donnait vers le fleuve, dans les rayons chauds et dorés du soleil, elle se vit. Là, par terre, recroquevillée en boule, prête à renaître. À sortir du ventre encordé, à faire tomber ses oripeaux de chanvre, à défaire ses nœuds, pour être enfin celle qu'elle devait être, depuis toujours.

En elle, la fluidité était revenue, tout coulait de source, à nouveau. Le sang dans les veines, les pensées dans la tête, les désirs dans le bas-ventre. La vie la remplissait avec des envies et des espoirs.

D'aise, elle soupira. Un dernier soupir, comme un adieu aux restes de son AVC, un renoncement à son ancien soi, une libération inespérée.

Zhu Yu Wu s'approcha alors, et... telle une Pénélope asiatique, ses mains habiles détricotaient le chanvre pour la libérer.

Puis, elle aida Sophie à s'asseoir. Assise en lotus, elle sentit un frisson partir d'entre ses cuisses et monter en flèche jusqu'au sommet du crâne. Son dos était bien droit. Sa respiration bien ample.

On lui tendait une tasse de thé à nouveau. Et à cet instant précis, Sophie entrevit le fil doré de son existence. Ses fêlures scintillantes.

Elle allait quitter Paris pour de bon, renier son travail, les baleines et les égarements de son ancienne vie.

Elle se vit devenir mère, ronde et radieuse. Pleine et lourde de vie. Elle se vit aimer enfin de tout son être. Elle se vit, apaisée.

Rien de plus, rien de moins. Une nouvelle vie, aussi simple que cela.

Conclusion

Vous avez écouté Déferlante, le podcast du désir.

© Supernova / Déferlante - avril 2022. Tous droits réservés. Cette œuvre (texte, voix, personnages) est la propriété de son auteur. Toute adaptation, reproduction ou représentation est soumise à autorisation préalable.

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