Aimer deux fois plus fort 1/2

Après sa chute, elle remit ses lunettes, heureusement intactes. Alors il frissonna devant l’intensité retrouvée de ce regard vert-gris où il faisait bon se perdre. Elle lâcha un petit: « aïe, ça fait mal », et il vit ses deux genoux écorchés… A partir de là, tout s’enchaina naturellement, sans effort.

Ecouter en entier la série érotique « Deux fois plus fort ».

Texte original et voix – Supernova, créatrice du podcast Déferlante.

📖 Transcription complète : "Aimer deux fois plus fort"

Déferlante – podcast provocateur de plaisir.

Le dilemme

Peut-on aimer deux personnes à la fois ? Tout aussi fort, même si... différemment ? C'est un dilemme vieux comme le monde.

Lui, il n'y croyait pas, jusqu'à il y a peu. D'ailleurs, si vous lui aviez posé la question, il vous aurait fait une très belle dissertation sur les vertus de la fidélité sans compromis, d'aucune sorte. Et sur les vertus de l'effort sur soi-même, pour se surpasser, et pour surmonter les difficultés de couple, inhérentes au temps qui passe, et au désir qui... invariablement, s'étiole. Autrement dit, ainsi va la vie !

Mais c'était évidemment une bien belle connerie! Soigneusement emballée dans des phrases rondes, bien pensantes, et bien propres sur elles-mêmes. On se rassure toujours comme on peut, et vous savez quoi ? La vie, elle a le chic de vous donner exactement la sacrée bonne leçon, dont vous aviez tellement besoin.

Le mariage heureux

Tenez, lui par exemple: il était marié depuis bientôt vingt ans, un mariage heureux. Bien sûr pas à temps plein, mais avec des pics de bonheur par-ci, par-là. Sa femme méritait sûrement la médaille de la patience: pour être la mère de ses enfants, et sa meilleure amie. Ensemble, ils avaient tout vécu, tout traversé, croyaient-ils.

Bon, le temps passe... et peu à peu, il lime. Il efface les éclats des sentiments, les pointes de vitesse des battements du cœur, le besoin aigu de prendre d'abord une bonne respiration, pour pouvoir respirer encore. Et "avec le temps, tout s'en va", on s'oublie. On s'amortit. On se languit, sans même savoir de quoi.

Vous connaissez la chanson: faire ses études ensemble, finir l'unif ensemble, emménager ensemble dans un deux-pièces d'abord, et croire que la vie fera plein de cadeaux. Se donner la main et avancer toujours, malgré les vents contraires.

Le temps qui passe

Faire aussi la promesse de s'aimer jusqu'au bout, "même trop, même mal". Et s'accrocher envers et contre tout au romantisme de l'amour absolu et de l'âme sœur. Et puis, bam! Se faire retourner d'un coup par la vie... façon crêpe, sans crier gare! Et regarder ses belles certitudes, dures comme fer, se transformer en pâte à modeler.

Et déborder soudainement d'une passion brûlante, semblable à un acte de foi, au-delà de la raison, au-delà de la volonté. Généralement, on appelle ça se prendre une bonne claque aller-retour!

Alors, je vous demande: que fait-on, quand on ne peut ni partir, ni rester... en paix. Quand pile et face forment la même pièce de monnaie? Quand l'amour se décline tantôt en passion, en besoin, en rage, et tantôt... en tendresse infinie avec une petite pointe d'ennui ? "Choisir, c'est renoncer", hein ? Mais que fait-on quand il n'est pas question de choisir, malgré l'illusion du choix ?

Cette histoire, elle est toute simple, presque banale. Elle pourrait arriver à tout le monde.

La chute devant le café

Lui, comme tous les mercredis, il était sorti prendre un café au coin de la rue, juste avant son rendez-vous de 14h. Une toute petite demi-heure de calme déconnecté, une sorte de respiro à l'ancienne.

Ce jour-là, après plusieurs semaines de pluies interminables et de grisailles sans répit, un maigre rayon de soleil avait percé les nuages, pour pointer le bout de son nez juste au moment où... la jeune femme sortait du café, une tasse brûlante à la main (son petit serré crème) et un biscuit à la vanille posé sur le bord de la soucoupe.

Le contraste entre l'obscurité à l'intérieur et l'ensoleillé dehors, l'avait fait trébucher et d'un coup: la voilà, étalée de tout son long, sa jupe envolée-relevée dans la chute, pour dévoiler des cuisses blanches, et une toute petite culotte en coton blanc. Très sage en apparence, mais en fait... très sexy! échancrée à la brésilienne pour dévoiler des fesses rebondies.

Assis à sa table, il avait observé - malgré lui - toute la scène un peu comme au ralenti. Il s'était précipité ensuite pour l'aider à se relever. Et quand leurs yeux s'étaient croisés, il avait eu mal au cœur. D'émotion sûrement, ou de timidité ?

Elle avait des yeux d'un vert-gris enveloppant. Mais dans la chute, elle avait perdu ses lunettes. Alors son regard était un peu absent, comme rêveur. Il se perdit dedans quelques instants.

Le pansement

Elle le remercia pour son aide, alors il fit signe à Georges d'apporter un autre petit crème avec un biscuit à la vanille. Elle remit ses lunettes, heureusement intactes, alors il frissonna devant l'intensité retrouvée de ce regard vert-gris, où il faisait bon se perdre.

Elle lâcha un petit "aïe, ça fait mal". Alors il vit ses deux genoux écorchés et à partir de là, tout s'enchaîna naturellement et sans effort. L'invitation de s'asseoir à sa table, les sparadraps qu'il sortit de sa poche, tel un magicien, et même son étonnement à elle:

- Vous êtes docteur ?

- Non, pas vraiment.

- Mais qui se balade avec des sparadraps dans ses poches ?

Et sa réponse fut franche, gauche et un peu drôle: le gars qui s'est acheté des chaussures anglaises hors de prix, mais qui lui font un mal de chien depuis trois jours! Et, selon le vendeur: "il faut tenir bon une semaine entière pour qu'elles s'assouplissent".

- Et je tiens bon, grâce aux sparadraps.

Elle avait ri de bon cœur et lui, il s'était baigné tout nu dans la mélodie joyeuse de ce rire.

Il avait versé un peu d'eau de son verre sur les deux genoux écorchés, tapoté doucement avec une serviette en papier, et il avait soufflé dessus, avant de coller les sparadraps sur les petites blessures. Elle l'avait regardé faire, attentivement, sans rien dire.

Le malaise

Ensuite, un peu gênée, son regard avait fui un peu sur le côté. Elle avait avalé son café en une seule gorgée, et sa main tremblait légèrement en prenant le biscuit à la vanille. Désormais, ils étaient tous les deux devenus gauches, empêtrés dans un silence maladroit. Pourquoi ? Parce qu'ils se désiraient, tiens!

Il devait, il devait... vraiment y aller, son prochain rendez-vous allait arriver sous peu, et elle... elle aussi, elle avait un truc à faire pas très loin dans le quartier.

- Ah bon, d'accord. Et merci pour tout.

- Oh, mais y a pas de quoi.

- À la prochaine, alors.

Pire qu'un adolescent, il avait laissé vingt euros sur la table, puis il était parti comme un voleur, d'un pas pressé. Sans oser regarder en arrière, malgré une envie brûlante de la regarder encore une fois, pour la fixer dans sa mémoire. Une belle inconnue, aux genoux écorchés, assise à la terrasse d'un café, malgré la grisaille entièrement revenue.

Le cabinet du thérapeute

À son arrivée, sa secrétaire lui donna la fiche de son prochain rendez-vous. Il entra dans son bureau, sans être capable de la lire. Allez savoir pourquoi, les lettres dansaient devant ses yeux. Il resta assis quelques minutes dans son fauteuil en cuir, rêveur, puis il aperçut du coin de l'œil la lumière rouge clignotante sur le téléphone posé sur son bureau. Il décrocha pour entendre: "votre prochain rendez-vous est arrivé, Mademoiselle Deschamps est là".

Quand la porte s'ouvrit, il vit d'abord les sparadraps, puis la jupe, puis... il eut besoin de respirer un bon coup, pour pouvoir respirer à nouveau. D'habitude, quand ils viennent pour une thérapie au tout premier rendez-vous, les gens parlent beaucoup. Pour meubler le silence, pour se délester. Un peu par malaise, ou simplement pour ne pas céder à l'envie pressante de se lever et de partir en courant.

Mais Mademoiselle Deschamps ne disait rien. Elle reprenait son souffle, comme lui. Évidemment, au bout d'un moment, la "raison raisonnable" reprit le dessus: s'en suivirent 6 mois de thérapie, de mise à nu en parole, d'intimité partagée, de larmes tristes et joyeuses, de silence et de non-dits aussi.

La question

Et un jour... à la fin de sa séance, juste avant de partir, Mademoiselle Deschamps avait posé une question toute simple:

- Dans combien de temps puis-je vous revoir ?

- La semaine prochaine, même heure?

- Ah non, je ne viendrai plus dans ce cabinet. Aujourd'hui, c'était notre dernier rendez-vous ici. Je veux dire: "vous revoir" en dehors de ce cabinet.

- Euh... eh bien, je, je ne pense pas que ce soit possible.

- Ah, d'accord. Mais en théorie, quel serait le délai raisonnable ? insista-t-elle.

Sans même réfléchir, il avait lâché: "un an, minimum un an, la déontologie impose un an."

Le silence visqueux fut suivi d'un soupir étouffé.

- Ah, dans ce cas... alors merci pour tout. Au revoir.

Mademoiselle Deschamps s'était levée et elle était sortie de son cabinet, et de sa vie, comme elle était entrée: en lui faisant mal au cœur.

L'attente d'un an

Pendant douze mois, il avait pensé à elle chaque jour, en cachette. Pendant douze mois, il avait imaginé un million de choses à faire à son égard, en cachette.

Et un soir, en sortant de son cabinet vers 19h30, il l'avait aperçue de l'autre côté de la rue. Mademoiselle Deschamps l'attendait immobile. Un an plus tard, jour pour jour! Il avait à nouveau mal au cœur.

Alors il avait traversé la rue en vitesse, presque malgré lui, pour la rejoindre. Et ils s'étaient embrassés là, sans aucune hésitation. Un baiser interminable, fait de douceur, de frissons, de chauds-froids, de désirs et de manques. Un baiser comme dans les films, qui vous laisse, à la fin, un peu étourdi, au plein milieu du trottoir.

La question finale

Alors moi, je vous demande: quand on retrouve cette fraîcheur du premier baiser magique, la passion de la première nuit ensemble, l'étonnement des phrases à peine commencées et terminées par l'autre, et les interminables fous rires partagés, et les goûts pas encore exprimés et déjà devinés... Quand on retrouve cette alchimie des peaux moites qui se cherchent après l'amour, encore et encore et encore... Quand on retrouve cette soif absolue de l'autre, ce désir qui pourrait déplacer des montagnes, alors... a-t-on le droit de dire "non" ?

N'est-ce pas là, un magnifique cadeau de la vie? Et ne serait-il pas un sacrilège de le refuser ?

Oui, on peut aimer sa femme de tout son cœur, et ne plus ressentir cette magie. Oui, on peut chérir chaque souvenir de cette vie commune et en même temps, ne plus en être nourri. Oui, on peut se dire que si c'était à refaire, bien sûr on referait tout pareil: on épouserait la même femme... Mais cela n'empêche pas de reconnaître dans sa chair la fin d'une magnifique histoire et le début d'une autre.

Pour dire la vérité... à la seconde même où il avait vu Mademoiselle Deschamps entrer pour la première fois dans son cabinet - ses genoux écorchés - il avait déjà pressenti que sa vie venait tout juste de changer. Comme un train qui prend de la vitesse, et qui change subitement de direction, dans une volée d'étincelles, juste après avoir passé un échangeur!

Et l'univers lui avait accordé une grâce de douze mois - jour pour jour - pour qu'il arrive à se rendre, corps et âme, à l'évidence.

Conclusion

Vous avez écouté Déferlante, le podcast du désir.

© Supernova / Déferlante – juillet 2021. Tous droits réservés. Cette œuvre (texte, voix, personnages) est la propriété de son auteur. Toute adaptation, reproduction ou représentation est soumise à autorisation préalable.

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